Depuis son appartement, Darky observe les premières lueurs de la nuit s’installer sur le quai. Les températures clémentes attirent une population importante sur la large voie piétonne. Dans ce défilé continu de gens, notre agriculteur virtuel distingue les différentes catégories d’usagers de l’espace.
Entre les travailleurs qui rentrent chez eux, les étudiants qui s’installent en terrasse, les anciens qui profitent de la fraîcheur de la soirée, … une catégorie se remarque facilement : les coureurs. Une vitesse différente des autres passants, des vêtements fluorescents, des chaussures remarquables, … ils se distinguent.
Mais le regard de Darky est moins intéressé par l’équipement de ces maniaques de la course que par les gadgets informatiques qui les accompagnent. Il se rappelle les cours d’EPS au collège. A l’époque, un short, un t-shirt et un paire de basket, c’était suffisant pour pratiquer cette activité proche de la torture.
L’informatique semble aussi avoir colonisé ce domaine. Pas un seul coureur n’arbore au minimum des écouteurs, une montre connecté, et rangé dans l’une des nombreuses poches du short, ou d’un gilet d’hydratation, un téléphone connecté. Si dans les années 90, on trouvait la casquette et les poignets éponges surfaits, …
Le coureur moderne, pardon, le runner, se doit d’être connecté. Son application Strava démarrée, il peut se comparer avec les autres compétiteurs de la région sur son parcours favori. Localisé au mètre prêt, il partage ses sorties à sa communauté. Le partage devient la source de motivation de ses sorties hebdomadaires.
Les applications de course sont riches en enseignement. Connais-toi toi-même. Longueur et rythme de la foulée, fréquence cardiaque, taux d’oxygénation, distance/dénivelé/durée de la sortie… tous les paramètres mesurables le sont. Et archivés pour être comparés lors des prochaines sorties.
Au besoin, parmi les nombreuses fonctionnalités, des plans d’entraînement seront calculés et proposés lors de futures sessions pour aider les adeptes à atteindre leurs buts : un 10km, un marathon ou plus. Le runner minimaliste laissera son téléphone à la maison en utilisant des montres qui se connectent directement à Internet.
Darky distingue des coureurs encore mieux équipés. Certains se promènent carrément avec des perches à selfie. Peut-être préparent-ils leur prochain post sur l’un des nombreux réseaux sociaux pour satisfaire leurs followers ? Une recherche rapide permet à notre geek de retrouver les Narcisse 2.0.
Mais il est interrompu par un sifflement strident. Sur le quai, l’ultime runner 2.0 est en train de passer. En plus d’un équipement complet et digne d’un film de SF, l’influenceur, suivi par son drône personnel DJI Neo 2, combine sa session de course et sa prochaine publication. Et tant pis si le bruit dérange riverains et gens en terrasse.
Devant une telle débauche d’équipement, il ne lui manque que des lunettes Vanguard et il est parfait. Mais de nuit, l’intérêt de lunettes de soleil est limité. Elles sont remplacées par des lampes frontales ou des lumières accrochées devant et derrière les coureurs. Cela offre un spectacle lumineux étrange.
Au milieu de ce défilé de technologie, un coureur se distingue. Pas de casque, pas de montre et un épais sac orange et gris sur le dos. Visiblement, il n’est pas de la caste des runners mais de la secte des go muscu. Sa foulée digne de Shrek se démarque des positions optimisées des autres coureurs.
Malgré cela, il dépasse facilement les adeptes du running technophile. Pas besoin de capteurs dernier cri sur soi pour courir. Mais dans ce domaine statutaire, Darky pourrait en apprendre à la plupart des runners … à condition qu’il se mette à la course à pied. Le geek sportif ? Ce n’est pas sa religion.
