Nul ne sait ce qu’il se passe au-delà de l’immense cité. Certains disent que nous sommes les seuls survivants de la grande guerre. Plus rien n’existe par delà de la ceinture de montagnes. Babel est le monde. Cette cité fantastique, volonté des puissants de l’ancien monde, s’érige en des dizaines de terrasses autour d’une montagne.
Chaque cercle qui compose ce cône parfait représente un niveau de la cité. Il est possible d’accéder à des niveaux inférieurs et supérieurs de la cité par des ascenseurs entre chaque palier. Mais afin de ne pas désorganiser la cité, les échanges entre terrasse se résument aux biens de consommation.
La cité est autosuffisante. Les vallées environnantes et les fermes verticales assurent notre alimentation. Les matériaux extraits lors de la création de la cité et le talent de nos techniciens et ingénieurs permettent la maintenance des installations. Le traducteur assure la compréhension entre chaque citoyen.
Le traducteur est la clé de notre civilisation. Pour permettre aux talents et aux promoteurs du monde entier de créer Babel, il était nécessaire que tous se comprennent. S’accorder sur une langue commune présentait de le risque de perdre les subtilités des avis de chacun. Le traducteur répond donc à ce problème.
Une simple oreillette traduit en temps réel les paroles de chacun. Il est alors inutile de maîtriser telle ou telle langue pour échanger avec quelqu’un dans Babel. Un français et un chinois peuvent se coordonner sur une même activité sans effort supplémentaire.
En dépit de la présence de 200 idiomes, la cité prospère. Devant la fiabilité du système, l’idée d’implanter une langue commune n’a pas été retenue. Peur de perdre nos différences culturelles ? Chaque traducteur est indépendant. Au besoin, les ingénieurs des derniers étages corrigent les équipements défectueux.
C’est ainsi que près de 400 000 personnes vivent dans notre belle cité. Chacun apporte à la communauté. Le respect de l’organisation permet à chacun de vivre décemment. Le reste du temps, nous sommes libres de nos activités. Même si la densité urbaine est importante, il existe des échappatoires.
J’envie nos dirigeants qui ont accès à la terrasse sommitale. Même si à 3400 mètres l’air y est froid et rare, la vue doit être magnifique. Il m’arrive parfois de vouloir descendre dans la vallée. Mais il faut être patient pour emprunter les nombreux ascenseurs. Quelques fous s’amusent à passer par l’escalier externe.
Je ne m’aventure pas trop dans les niveaux inférieurs. L’anneau extérieur qui mesure près de 4 km m’offre de nombreuses promenades. Au besoin, je peux me rendre aux étages voisins. Chaque terrasse présente une organisation différente en fonction des sensibilités de ses résidents.
Je souhaite devenir ingénieur afin de comprendre et maintenir notre modèle. Si le travail n’y est pas physique, il impacte le bien être de nos concitoyens. Des échos m’ont appris que malgré une apparence prospère, la cité relève des défis structurels majeurs. Le traducteur n’en est qu’un parmi tant d’autres.
La cité entière nécessite des infrastructures efficaces, diversifiées et redondantes. Ascenseurs et montes charges sont nécessaires à l’approvisionnement des différents étages. Électricité, eau, chaleur, … les fluides sont surveillés de près afin d’assurer le confort de chacun.
Parmi les fluides se trouve le domaine qui m’intéresse : l’intelligence. Afin de contenter des habitants issus de cultures différentes, les décisions de la vie de la Cité ont été placées dans cet outil décisionnel. Par le traducteur, une intelligence règle les conflits au plus près de chaque citoyen et permet à chacun de progresser dans sa vie.
Certains disent qu’ainsi elle nous manipule, remettant en cause l’égalité de chacun voulue par ses fondateurs. Depuis un siècle, la cité prospère. Elle le doit à l’intelligence. Et elle continuera à prospérer si notre travail est bon.
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Alors que je bois une bière dans un bar souterrain, un homme nerveux commence à divaguer. “Trop d’alcool.” me dis-je. Il parle d’inégalité entre différents étages, de cultures qui cherchent à s’imposer, d’apocalypse informatique liée à une éruption solaire à venir, … Je ne fais plus vraiment attention à ses paroles, ses mots deviennent flous et inintéressants.